En 1971, Paris a préféré laisser la jeunesse nigérienne sans avenir plutôt que de la voir encadrée par l’Allemagne de l’Ouest. En 2023, le Niger a expulsé la France. Entre les deux : cinquante ans d’uranium, de mépris et de rendez-vous manqués.
Entre l’abandon d’une jeunesse sacrifiée sur l’autel de la rivalité franco-allemande et le bras de fer sur l’uranium, les racines de la crise actuelle plongent dans un demi-siècle de rapports de force déguisés en coopération. Voici comment.
I. Niamey,1971 : quand la jeunesse nigérienne fut laissée à l’abandon
En juin 1971, un épisode méconnu vient éclairer d’un jour cru la nature des relations entre Paris et Niamey. Les derniers officiers israéliens qui, depuis le milieu des années 1960, encadraient les « Jeunesses pionnières » du Niger, une milice de jeunes paramilitaires formée sur le modèle du Nahal israélien quittent le pays. Aucun remplaçant. Aucun pays, y compris la France, ne se porte volontaire pour reprendre le flambeau.
Le président Hamani Diori (premier Président de la République du Niger) tente pourtant de sauver les meubles. Il relance l’idée d’un service civique rattaché au génie militaire, capable de canaliser cette jeunesse désormais sans encadrement. L’initiative est jugée excellente. Il n’y a qu’un problème : les conseillers techniques du génie nigérien sont allemands. Et là, Paris tranche. Non pas au nom de l’intérêt du Niger, mais au nom de la peur et de la panique de voir l’Allemagne de l’Ouest renforcer son influence dans ce qui est encore considéré comme un pré carré.
Le raisonnement est implacable : plutôt que de financer elle-même cet encadrement et de s’assurer une carte politique décisive, la France préfère laisser la jeunesse nigérienne sans structure, sans avenir, sans cadre. La rivalité franco-allemande l’emporte sur toute considération de développement.
Le Niger n’est pas un partenaire : c’est un terrain de jeu entre puissances européennes. Ainsi, les Jeunesses pionnières, déjà jugées inorganisées et dépourvues de valeur opérationnelle par leurs propres formateurs israéliens, sombrent dans l’oubli. Leur commissaire général, Djibilla Ihma, en froid avec la France mais intouchable car protégé par Diori en personne, achève de discréditer le projet.
Cet abandon n’est pas anodin. Il révèle une inclination durable : pour Paris, le contrôle géostratégique l’a souvent emporté sur l’épanouissement des populations locales. Mieux vaut, semble-t-il alors, une jeunesse sans avenir qu’une jeunesse sous influence allemande.
II. L’uranium : le nerf de la guerre caché
Si la jeunesse est sacrifiée, les ressources naturelles, elles, sont verrouillées. En effet, dès la fin des années 1960, la découverte des gisements d’uranium dans le massif de l’Aïr, près d’Arlit, transforme le Niger en enjeu majeur de la politique énergétique française. Un protocole d’accord signé en novembre 1968 institue une consultation réciproque avant toute ouverture à des capitaux étrangers. En apparence, c’est un partenariat. En réalité, c’est un mécanisme de verrouillage : la France conserve la haute main sur les permis de recherche, sur la fixation des prix, sur la commercialisation.
La Somair (Société des mines de l’Aïr) est créée en 1968. Sa structure actionnariale initiale parle d’elle-même : le Commissariat à l’énergie atomique français détient 45 %, deux entreprises privées françaises 40 %, et le gouvernement nigérien, via son office national des ressources minières, seulement 15 %. Quand un consortium ouest-allemand et un partenaire italien tentent ensuite d’entrer dans le capital, ils ne récupèrent que des parts rétrocédées au compte-gouttes par les Français. Le message est clair : le Niger reste un associé minoritaire sur son propre sol.
Mais Hamani Diori n’est pas un homme à se laisser faire. À partir de 1972, porté par la flambée des prix de l’énergie et inspiré par l’exemple de l’OPEP, il réclame une revalorisation de la seule ressource fossile industrielle de son pays : il propose d’indexer le prix de l’uranium nigérien sur celui de l’électricité produite en France. La demande est simple, presque évidente. Elle est pourtant catégoriquement refusée par Yves Guéna, ministre français de l’Industrie alors même que le Commissariat à l’énergie atomique venait tout juste de se lancer, à grande échelle, dans la production électronucléaire. Aux côtés du président gabonais Omar Bongo, Diori tente de faire de l’uranium ce que l’OPEP venait de faire du pétrole : une arme de négociation collective pour les pays producteurs.
Hélas ! C’est trop pour Paris. Diori, l’« inventeur des sommets franco-africains », pilier de plus d’une décennie de Françafrique, devient un obstacle. Une ultime rencontre est fixée entre Guéna et le président nigérien pour tenter de trouver un compromis. Elle doit se tenir juste après le week-end pascal d’avril 1974.
Elle n’aura jamais lieu.
III. Avril 1974 : le silence de Paris
Le 15 avril 1974 ce même week-end de Pâques, le lieutenant-colonel Seyni Kountché renverse Hamani Diori. L’opération est rapide, presque chirurgicale. Et pourtant, la France, qui dispose de troupes à Niamey et d’un réseau d’informateurs sans équivalent sur le continent, ne bouge pas. Pas un soldat, pas un parachutiste, pas une démarche diplomatique ferme pour sauver son allié de quatorze ans.
Les explications officielles invoquent la sécheresse dévastatrice qui frappe alors le Sahel, la corruption endémique du régime, l’usure du pouvoir personnel de Diori. Ces facteurs sont réels. Cela dit, la coïncidence troublante entre le rendez-vous manqué sur le prix de l’uranium et le coup d’État n’a cessé, depuis, de nourrir les interrogations des historiens : Diori était devenu un partenaire indocile sa demande de revalorisation uranifère, son rapprochement amorcé avec la Libye de Kadhafi, sa volonté croissante d’affranchir le Niger de la tutelle française en faisaient une figure de plus en plus incommode. Kountché, à peine investi, expulsera d’ailleurs sans délai le commandant de la garnison française, puis l’ensemble des troupes stationnées dans le pays.
Diori, lui, sera incarcéré durant six années, avant d’être maintenu en résidence surveillée jusqu’en 1987. Dans un entretien accordé bien plus tard, l’ancien président nigérien ne mâchera pas ses mots : pour lui, les dirigeants français ont agi par « mesquinerie et étroitesse d’esprit », par crainte de voir le Niger, en raison de sa position stratégique et de sa richesse en uranium, échapper à l’influence de l’ancienne métropole.
IV. De 1974 à 2023 : la facture du passé
Le coup d’État de 2023 et l’expulsion de la France qui a suivi ne sont pas une rupture soudaine. Ils sont l’aboutissement logique d’un demi-siècle de relations où le partenariat n’a trop souvent été qu’un euphémisme désignant un rapport de force, une domination. En juin 2025, les militaires au pouvoir au Niger, sous la présidence du général Tiani, actent la nationalisation intégrale de la Somair, retirant tout contrôle opérationnel au groupe français Orano qui avait entre-temps hérité du dossier laissé par le CEA. Niamey reprend ainsi la main sur la commercialisation d’un minerai que, depuis 1971, elle n’avait jamais réellement maîtrisé.
Quelques mois plus tard, à la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, le Premier ministre nigérien Ali Mahaman Lamine Zeine résume l’état d’esprit de son pays en une formule : « En un demi-siècle d’exploitation, l’uranium n’a apporté aux Nigériens que misère, pollution, rébellion, corruption, désolation et aux Français, prospérité et puissance. »
De la jeunesse laissée sans encadrement en 1971 parce que Paris préférait voir l’Allemagne de l’Ouest s’embourber et ne pas investir, au rendez-vous manqué d’avril 1974 sur le prix de l’uranium, jusqu’à la nationalisation de 2025 qui referme la boucle : le fil est direct. La rupture actuelle n’est pas une surprise. Elle est l’aboutissement d’une dynamique enclenchée il y a plus de cinquante ans.
Ce qui vient de se passer à Niamey n’est que la partie émergée de l’iceberg. Derrière la rupture de 2023, il y a un système, un échiquier géopolitique en mouvement permanent, où les fractures de l’armée nigérienne, les convoitises nucléaires, la présence russe et les stratégies jihadistes ne font qu’un. C’est précisément ce système que nous décrypterons lors de la prochaine masterclass intitulée: « Sahel : la ligne de feu. Boko Haram et l’avenir sécuritaire de l’Afrique ».
Vendredi 18 septembre 2026, 19h00 (en ligne), 25 places maximum, 21€.
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Nous évoquerons ensemble les reconfigurations géopolitiques régionales, les acteurs locaux, les puissances extérieures et les scénarios d’évolution, avec les outils de l’intelligence géopolitique.
À propos de l’auteur
Whylton Le Blond Ngouedi Marocko est docteur en Droit public comparé et international (Università La Sapienza, Rome). Il occupe actuellement les fonctions de responsable du secrétariat social de l’ASD/APS Liberi Nantes (Rome). Chercheur à l’IREF (Istituto di Ricerche Educative e Formative, janvier-juillet 2026), il est auteur publié dans l’Osservatorio Romano sulle Migrazioni (IDOS, 2026). Il détient également une laurea magistrale en Relations internationales, filière Paix, Guerre et Sécurité (Università Roma Tre). Membre de la Task Force Ricerca-Azione d’Amnesty International Italia, il intervient en tant que conseiller actif auprès de plusieurs personnalités d’Afrique subsaharienne.







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