AFFAIRE ALIOU SALL/BBC Retour sur la communication du gouvernement sénégalais

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Amadou Dia, collaborateur chez Whylton Consulting revient pour nous sur la communication du gouvernement sénégalais en lien avec l’affaire Aliou Sall/BBC. 

 L’enquête de la chaine anglaise BBC intitulée « Un scandale à 10 milliards de dollars » accusant Aliou Sall, frère du Président Macky Sall de corruption et revenant sur la cession de blocs pétroliers et gaziers a eu l’effet d’un séisme dans le landerneau politique sénégalais. Jusqu’à présent, les répliques se font encore sentir.  Face à cette « onde de choc », le déploiement d’un plan de communication par le gouvernement était de mise. Retour sur une séquence communicationnelle digne d’un cas d’école.

Une prise de parole prématurée

Le 5 juin 2019, soit trois jours après la diffusion de l’enquête de la BBC, l’un des premiers à monter au créneau est le Président Macky Sall. Ce 5 juin n’est pas une date anodine.  Elle marque la célébration de la fin du ramadan (Aïd el-Fitr). Dans son discours d’après prière de l’Aïd, le Président a livré ses commentaires sur cette actualité encore chaude.  Erreur, dirons-nous. Un silence aurait prévalu.

D’abord ce n’était ni le moment ni le lieu pour parler de cette affaire. La célébration de l’Aïd el-Fitr est un moment de communion, de rassemblement. La politique est mise entre parenthèse.

Ensuite, en commentant cette affaire, le Président se met dans une gestion réactive et subit par la même occasion l’agenda médiatique. La maitrise de l’agenda est un enjeu crucial pour tout dirigeant : faire l’actualité et non la subir, telle est la règle.  Le message du Président est venu se diluer sans le moindre effet dans le bruit médiatique suscité par cette affaire.

La parole présidentielle se devait d’observer à ce moment-là le silence. Mais pas n’importe lequel. Le silence qui prépare à de très fortes intensités d’intervention dont le relief confère le statut de leader médiatique, comme aimait le rappeler le regretté Jacques Pilhan, l’ancien conseiller communication de François Mitterrand.  La puissance du message est la résultante de la relation entre présence et absence.

Dans ce genre de situation, le Président ne doit pas être en première ligne mais plutôt ses ministres ou quelques-uns dotés de talent communicationnel avéré qui doivent servir de paravent.  Leur intervention doit respecter un degré de cohérence. Comment ? Dès la sortie de cette enquête, le chargé de communication de la présidence en collaboration avec les conseillers en communication ou attachés de presse des ministres prépare des messages clés ou « éléments de langage » à destination de la presse.

Une conférence de presse sans effet  

Après cette intervention prématurée du Président Macky Sall, le gouvernement du Sénégal organisait dans la foulée une conférence de presse le même jour avec comme hôte sa porte-parole, Mme Ndèye Tické Ndiaye Diop. Conférence qui ne restera pas dans les annales, avouons-le. Cet exercice de communication avait plus les allures d’une déclaration de presse. Les journalistes sur place ont dû se contenter d’une lecture fastidieuse d’un mémorandum par Mme Diop. La séance de questions-réponses était exclue d’où notre insistance à définir cet exercice comme une déclaration de presse.

D’abord sur la forme. La présence à coté de la porte-parole du Ministre de l’énergie et du pétrole et du Directeur de Pétrosen (Société des pétroles du Sénégal) a piqué notre curiosité. Bien vrai que c’est leur domaine de compétence qui est touché dans l’enquête de la BBC, le fait de les ajouter à cette « conférence de presse », peut donner le signe d’un sentiment de panique de la part du gouvernement. À cela s’ajoute qu’à aucun moment de ce face à face avec la presse, ils n’ont pris la parole.

Le choix porté sur Mme Diop pour aller au front, n’est pas des plus judicieux. Peut-être c’est une bonne ministre, mais comme communicante on repassera. Son manque criant d’aisance devant la presse était perceptible.

Enfin l’absence d’un jeu de questions-réponses donne moins de crédit à la réplique du gouvernement. Parmi les règles fondamentales de la communication, la prise de risque y est bien logée. Parce que le téléspectateur associe dans un rapport « proportionnel », le danger encouru par l’émetteur à une preuve de sincérité.

S’agissant du fonds, pas sure que la lecture d’un texte fleuve suffise à éteindre le débat. Combinée aux lacunes communicationnelles de la porte-parole, la rétention du message s’en trouve amoindrie.  Face aux points précis soulevés par la BBC, brandir un mémorandum retraçant chronologiquement la cession des blocs ne constitue pas la contre-attaque des plus adéquates. La meilleure des répliques auraient été de répondre factuellement aux éléments dressés par le média anglais.

De façon générale, la stratégie de la théorie du complot a été retenue comme élément de défense. Verser dans l’attaque contre la BBC et l’opposition sénégalaise ne fera pas disparaitre le problème d’un claquement des doigts. Au contraire, la stratégie adoptée ne fera qu’alimenter la machine médiatique. L’opinion sénégalaise s’attend à des explications éclairées et factuelles.

Clore cette séquence pour reprendre la main   

À l’aube de son dernier mandat, un seul mot doit préoccuper le Président Sall : héritage. Le leg qu’il laissera à la nation sénégalaise. Ça doit être le fil conducteur de son mandat. Cinq ans, ça passe vite. Cette affaire Aliou Sall/BBC détourne l’action gouvernementale de sa mission. Il n’existe qu’un seul moyen et une seule personne pour clore ce débat : le Président. À travers une intervention calibrée et au-dessus de la mêlée politique et enrobée de mesures fortes. C’est à cette seule condition que le Président pourra reprendre la main et se concentrer sur les dossiers importants.

Amadou Dia.

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